En mission avec les personnes « à la rue »

Capture houssay

Ce que je vais vous partager, ce n’est qu’une expérience parmi d’autres. Une petite expérience.
Quelle est ma mission ? Lors de mon arrivée en retraite professionnelle, Mgr d’Ornéllas m’a envoyé rejoindre l’équipe du « 6 ». C’est un collectif qui a son local au 6, rue de l’Hôtel Dieu. Aussi, lorsqu’on a voulu lui donner un nom autre que « l’équipe des prêtres ouvriers », les personnes qui s’y retrouvent régulièrement ont été consultées et elles ont choisi tout simplement ce nom.
Donc j’ai rejoint cette équipe qui s’est fixé comme but de se rendre proche des personnes qui sont à la rue, ou qui ont connu la rue à une période de leur vie. Cela correspondait à un appel profond en moi. Depuis longtemps j’étais interpellé par ces gens que je croisais dans la rue ou que je voyais de mon bureau sur les marches de l’opéra, avec leur trellis, leurs percing et leurs chiens. D’un côté ils me dérangeaient, parce que différents, et d’un autre côté ils m’appelaient. Ou plutôt le Christ lui-même m’appelait à les rejoindre, lui qui m’a toujours appelé à être proche des plus fragiles.
Je connaissais Jean-Claude, Régine et Pierre, qui sont à l’origine de ce collectif. J’ai pris contact avec eux et ils m’ont accueilli. Alors j’ai découvert, autour d’eux, une équipe animée par ce même désir d’aller vers ce « peuple des rues », pour vivre avec lui un compagnonnage. J’ai découvert aussi que ce « peuple des rues » n’était pas tel que je croyais le voir de loin, depuis ma fenêtre.
COMPAGNONNAGE, c’est un des mots-clefs de cette expérience vraiment diaconale, pour tous et pas seulement pour moi. C’est un état d’esprit qui vise à faire avec des personnes un bout de chemin ensemble, pour établir avec elles une relation durable, fondée sur la confiance. Certains redécouvrent un avenir possible, reprennent confiance en eux et se mettent en route dans leur vie.
Je pense à S., qui a décidé de se soigner, a arrêté de boire de l’alcool et de fumer des drogues dures. J’y perçois comme une transfiguration ou une résurrection : la vie qui surgit à nouveau.
Un second mot-clef est GRATUITÉ. En effet, « notre proposition de rencontre et de marche ensemble doit être gratuite. Les copains sont libres d’y répondre ou pas ». Sinon j’élabore pour eux des projets que je vais chercher à imposer plus ou moins consciemment. Ce n’est que dans la gratuité que l’autre va dire ce qui est bon pour lui, et l’écouter va me permettre de le découvrir à mon tour.
C’est une des transformations que les copains m’ont amené à vivre. Quand j’étais au travail, mon rôle de militant syndical était de trouver des solutions aux problèmes rencontrés par les collègues. C’est cela qu’ils attendaient de moi. Avec l’équipe du »6″, j’ai très vite découvert que je devais abandonner cette manière de faire. Dans le compagnonnage, pas de solutions clefs-en-mains. Elles se cherchent et s’élaborent en marchant ensemble. Ne pas penser « à la place » des copains. Cela me rappelle la parole de Jésus face à tel ou tel malade : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? »
La gratuité dit aussi le respect infini porté à la personne rencontrée, et elle nous évite de tomber dans le jugement. De plus elle nous permet de marcher au rythme de l’autre, respecter ce qui est possible pour lui à ce moment précis.
Notre marche ensemble se fait pauvrement et humblement. Pas avec la prétention de pouvoir répondre à tous les besoins. Aucune recherche de domination mais plutôt un « recevoir ». Recevoir l’accueil du peuple des souffrants, s’offrir à son accueil. Les copains sont « chez eux » sur leur coin de trottoir. Nous frappons à la porte. Nous recevons comme un honneur leur accueil. Nous sommes émerveillés par leur richesse de cœur, leur foi parfois, par la confiance qu’ils nous font et les confidences qu’ils nous livrent alors qu’ils nous connaissent très peu, voire pas du tout.
Le compagnonnage dans la gratuité nous situe dans une relation de RÉCIPROCITÉ : on donne et on reçoit. Nous sommes sur un pied d’égalité. Enrichissement et remises en cause se font dans les deux sens. Le compagnonnage nous fait expérimenter la FRATERNITÉ, toute simple mais tellement humaine, avec des frères et des sœurs capables comme nous de donner et de recevoir.
Un compagnonnage c’est plus qu’un simple accompagnement puisque nous sommes nous aussi transformés en retour. « Nous sommes appelés à tout un chemin personnel pour modifier nos façons de voir, purifier nos désirs, et pouvoir accueillir ce qui fait en profondeur la vie des copains ».
Si le compagnonnage commence lors des tournées de rue, il se poursuit à travers les différentes activités et les collectifs qui en sont nés. Par exemple les visites, que nous vivons prioritairement EN ÉQUIPE, comme pour les disciples, envoyés deux par deux
Ce fonctionnement en équipe (jamais la même) permet d’établir la bonne distance avec les personnes pour les respecter et de vivre les relations dans la durée. Nous évitons ainsi les relations préférentielles avec ceux avec qui on se sent bien, de même que la tentation d’éviter la rencontre de ceux avec qui on est mal à l’aise.
Compagnonnage d’équipe qui nous garde de posséder, de récupérer une relation, et qui de plus nous met dans la perspective d’être ENVOYÉS. C’est toujours l’équipe qui envoie, et à travers elle, le Christ. Et c’est aussi l’équipe qui assure la continuité dans le temps.
Outil indispensable pour aller à la rencontre : l’ÉCOUTE. Écoute bienveillante, avec le cœur, en profondeur (donc silence en soi). Écouter les mots bien sûr, mais aussi les visages, les regards, les gestes. Écouter même la vie de l’autre là où elle ne peut pas se dire encore aujourd’hui. Construire une relation qui se vit dans la fidélité.
Il y a bien sûr la permanence du mercredi où tous sont invités à passer (au 6, rue de l’Hôtel Dieu). Il y a aussi les temps de convivialité du samedi au cours desquels se retrouvent celles et ceux qui ont déjà fait un bout de chemin.
Il y a le collectif dignité-cimetière (Non seulement à Rennes, mais aussi à Fougères, Redon, Saint Malo et Vitré). Je suis émerveillé de la fidélité avec laquelle les copains se rendent disponibles pour préparer et assurer les hommages au cimetière de l’est, même quand on ne connaissait pas la personne (à chaque fois une trentaine de participants). Citons aussi les collectifs « Paroles d’exclus, paroles de vivants », et « Le sac, ma maison ». Avec le support d’une vidéo, dans différents lieux, des copains témoignent eux-mêmes de leur parcours, leurs galères, et comment ils en sont sortis. Cela met en œuvre notre volonté de ne pas parler à la place des personnes, mais de favoriser leur propre prise de parole et leur prise de responsabilité, personnelles et collectives.
Un groupe de copains se retrouve tous les dimanches et lors des temps forts liturgiques pour prier et célébrer ensemble. Cette communauté a pris pour nom : « SOURCE VIVE ».
Il me faut aussi évoquer « Chemin de vie ». C’est une œuvre artistique, réalisée avec la collaboration d’un artiste sculpteur, dans laquelle seront insérées des plaques de granit polies où sont gravées des phrases recueillies auprès des copains. Les copains participent à tour de rôle à sa construction. (Mise en place prévue au printemps 2016, place du bas des Lices).
Un risque nous guette : s’installer avec celles et ceux qui ont quitté la rue. L’équipe doit continuellement aller vers la rue, re-proposer sa présence à ceux qui sont dans la galère.
Ce compagnonnage renforce ma patience, il me demande d’écouter jusqu’au bout. Il m’apprend à regarder les ajournements, les rechutes, non comme des échecs mais comme des étapes à franchir (cf. Joachim : de l’énergie et du temps pour rien?). Il exige une grande disponibilité dans la gratuité plutôt que la recherche d’une efficacité immédiate. Je prends une fois de plus conscience de ma propre fragilité.
Quand je suis avec les copains à la rue ou avec les copains du « 6 », j’ai le sentiment d’être bien dans mon ministère diaconal. Je suis dans le rôle du serviteur, humble, discret, effacé. Mon seul souci est de répondre aux attentes des personnes rencontrées. Proposer mon amitié, vivre avec elles la fraternité.
Mon ministère est un signe (pour les personnes qui le savent) que l’Eglise veut se faire proche d’eux. Et les copines et copains de l’équipe vivent eux aussi pleinement cette diaconie.
La Miséricorde ? On est à fond dedans, à mon avis. A moins que je n’ai rien compris à la chose. Pour moi, la Miséricorde ne se limite pas au Pardon, même si cela en fait partie. C’est très lié. Mais en plus dans l’attitude miséricordieuse il y a cet amour de l’autre, ce profond respect ce désir de créer un lien fort, cette attention à ses attentes et ses problèmes avec la volonté de tout mettre en œuvre, avec lui, pour une vie plus belle, tout en sauvegardant sa liberté. Un regard d’amour porté sur la personne.
De même que l’Espérance, la Miséricorde nous invite à nous bouger, à agir.

Dominique Houssay

Diacre du diocèse de Rennes

partager